Monique Pinçon-Charlot : « L’oligarchie a généré une société de la peur dans la communauté »

Dans la municipalité, vivre en communauté

ENTRETIEN – Monique Pinçon-Charlot était à Mende en début d’année, avec son mari Michel Pinçon, pour présenter un documentaire sur la rencontre amoureuse et intellectuelle du couple. La sociologue bourdieusienne s’est longuement exprimée sur les problématiques de société contemporaine et sur la vie en communauté. Avant d’en détailler les aspects purement sociologiques par le prisme de la lutte des classes poussée à son paroxysme.

Quand elle parle, tout le monde écoute. Monique Pinçon-Charlot a beau approcher les 80 ans, sa voix et ses mots portent la même détermination quand il s’agit de parler du combat de sa vie : l’oligarchie. Avec son mari, Michel Pinçon, les deux célèbres sociologues bourdieusiens ont consacré des décennies à étudier les comportements de la classe dominante, son fonctionnement, ses rouages, ses forces et ses faiblesses. C’est à Mende, en Lozère, chez elle là où elle a grandi, que Monique Pinçon-Charlot est venue présenter le film qui est consacré à son couple. Un documentaire captivant et émouvant, qui retrace, sans concession, la rencontre amoureuse et intellectuelle du duo inséparable depuis plus de 50 ans. Un véritable hommage à leurs travaux dirigés autour de la lutte des classes et de la haute bourgeoisie. Avant la projection, Monique Pinçon-Charlot nous a accordé un entretien de plusieurs heures sur les évolutions sociologiques de la société contemporain. Une société où la vie en communauté, elle-même moteur de la municipalité, est impactée si ce n’est conditionnée par la pensée dominante.

Les mouvements sociaux, les gilets jaunes, les fractures sociales Le vivre en communauté est-il mis à mal depuis un certain temps ?

Vivre en communauté a toujours été compliqué. En sociologie on parle de vivre-ensemble, c’est le fondement de la vie sociale et la condition de la cohésion d’une société. Mais ce vivre-ensemble est mis à mal par les mutations constantes de notre société dont il résulte. Il est également dépendant des évolutions de conscience de classes. Les riches sont aujourd’hui de plus en plus riches et se sentent de plus en plus riche, les pauvres de plus en plus pauvres et se sentent de plus en plus pauvres. Les riches dictent le jeu, les pauvres le subissent. Le fossé s’est creusé. Dans notre communauté, la lutte des classes est plus forte que jamais.

Les différentes classes dont vous parlez, ont-elles conscience de ce combat à mener ?

Je suis partagée. Même si elles n’en ont pas conscience, elles le mènent tous les jours inconsciemment. C’est le combat des pauvres contre les riches. Mais, d’un autre côté, il y a très peu de poches de liberté pour les classes sociales dominées. Même le marché de la contestation sociale est dans le système capitalistique, aux mains de la pensée dominante, de l’oligarchie et de la haute bourgeoisie. Il faut avoir la capacité de réfléchir et de mettre en relation différents éléments pour en prendre conscience et comprendre les enjeux que la lutte des classes implique. Et ça, les classes sociales ont sont plus ou moins conscientes. La plupart des citoyens du monde sont des consommateurs avant tout. Et le consommateur est un pure produit du système. Il subit l’oligarchie et sa pensée dominante. Un consommateur peut difficilement imaginer la fin du capitalisme et préfère la fin du monde. Il lui est donc difficile de prendre conscience de ce combat.

Le couple Pinçon-Charlot vient régulièrement à Mende, au Paris, là d’où Monique est originaire. PHOTOS L.-H. T.

Le communauté est-elle ainsi condamnée à être toujours divisée ?

Le problème, c’est que toutes ces classes n’ont aujourd’hui pas les bonnes lunettes pour comprendre le monde. N’ayant pas les bonnes informations, beaucoup de classes sociales sont perdues et donc dominées. Par contre, je peux vous assurer que pour ce qui concerne la classe sociale dominante, l’oligarchie, le vivre-ensemble est parfaitement bien huilé. Les oligarques se sont organisés en communisme de classe, de partage, de solidarité, de fédération et de pouvoir, tout en haut de la société. La bourgeoisie a ainsi une meilleure conscience de classe. Elle se délite partout ailleurs.

« Les classes moyennes ne sont pas mortes »

Monique Pinçon-Charlot

On parle beaucoup actuellement de la fin de la classe moyenne, la classe la plus représentée dans notre société, est-ce votre avis ?

Non, les classes moyennes ne disparaissent pas. Elle reste toujours représentée par les enseignants, les instituteurs, les cadres moyens… Mais la violence symbolique et l’emprise exercées par la pensée dominante et l’idéologie néolibérale pourraient le laisser penser. Surtout que son autonomie des champs a été balayée (notion introduite par Pierre Bourdieu selon laquelle des sous-ensembles partiellement autonomes possèdent leurs propres modes de régulation et de reconnaissance, NDLR). Les ultra riches tentent de piller et d’exploiter tout le domaine de l’activité économique et social de la classe moyenne. Le début de la privatisation de leurs richesses par l’oligarchie est bien confirmé. Cela se vérifie par la financiarisation des toutes les marchandises et de leurs dividendes. Mais je le réitère, les classes moyennes ne sont pas mortes. On pourrait le croire, en raison des inégalités absolument abyssales qui, je le répète, creuse le fossé entre les deux extrêmes, les riches et les pauvres. L’oligarchie contrôle les autres classes. Elle génère une société de la peur.

La sociologue est une figure de la sociologie française.

Qu’est-ce que cela implique ?

Cette peur est alimentée par le manque de démocratie, le manque d’informations. Pour la gestion de la crise sanitaire par exemple, c’est un conseil de défense qui est au-dessus de tout. Au-dessus du conseil des ministres, du Parlement, du Sénat et de toutes les instances. Ce qui est anormal. La peur se construit quand on ne sait pas, quand on n’a pas les bonnes informations. Or, l’information est contrôlée par la pensée dominante. C’est la peur qui prédomine, qui entraîne une forme de paralysie de la pensée et un gros sentiment d’impuissance. Avec l’ampleur de la corruption sur les cerveaux, la information désinformante, la manipulation langagière et la pratique systématique de l’oxymore – où l’on dit tout et son contraire en même temps – l’oligarchie désarticule le langage et détruit la pensée. On tétanise et on sombre ensuite dans le fatalisme, la perversion et la corruption. C’est ma définition de la société de la peur.

« Ils ont le contrôle de la lutte des classes et donc de la communauté »

Monique Pinçon-Charlot, sociologue bourdieusienne.

L’oligarchie est donc toujours le point d’encrage pour expliquer notre vie en communauté et en société ?

C’est le mien, et celui de Michel depuis des décennies. La haute bourgeoisie a le contrôle de la lutte des classes et donc de la communauté. Pire encore, ils en ont même fait une guerre des classes. Les armes idéologiques se sont massivement libérées, affinées, acérées et nous enserrent beaucoup plus qu’avant. C’est de l’humiliation suprême. Ils volent les idées, les façons de parler, les habitus (autre notion de Bourdieu qui désigne un système de préférences, un style de vie particulier à chacun. Il ne relève pas d’un automatisme mais d’une prédisposition à agir qui influence les pratiques des individus au quotidien : leur manière de se vêtir, de parler, de percevoir. pour prendre le pouvoir sur le peuple, NDLR). La propagande, la bataille idéologique sont aujourd’hui d’une férocité qui n’existait pas avant. La force de l’oligarchie est de transmettre son rapport de classe à ses descendants, dans la domination si possible et en ayant augmenté la valeur du patrimoine générale. C’est un cycle qui se répète.

A la fin de l’avant-première d’A demain mon amour, le film qui retrace la rencontre intellectuelle et amoureuse du couple, Monique Pinçon-Charlot a échangé avec une centaine de personnes.

Pourront-ils un jour cesser de gouverner la communauté ?

Ce sont des parasites qui ont fait des autres classes leurs parasites. Comment ne plus être un parasite ? Cela ne dépend que de nous.

Deux chercheurs brillants, liés par amour

Quand ils parlent, on écoute. A bientôt 80 ans, Monique Pinçon-Charlot et son mari Michel Pinçon, restent et resteront parmi les sociologues français les plus reconnus et les plus lus pour leur travail sur l’oligarchie et la classe dominante. Leur travaux n’est d’ailleurs pas sans rappeler ceux de leur menteur, Pierre Bourdieu.


Monique et Michel partagent depuis des décennies leurs vies. Amoureuse, sociologique, et enfin politique. Et si l’amour les lie, c’est bien la sociologie qui les réunit. Elle, est issue de la bonne bourgeoisie de province. Lui, est issu d’une dynastie ouvrière des Ardennes. Qu’importe, leur rencontre a tout changé. Tous les deux étudiants en sociologie, à Lille, le coup de foudre a tout de suite opéré, un jour de 1965, à la bibliothèque de sociologie, déjà. Monique restera à jamais marquée par cet évènement : « Nous nous sommes offert chacun les lu- nettes pour comprendre le monde. Nous sommes deux boiteux mais pas de la même jambe. »

Monique Charlot et son mari, Michel Pinçon, sont complémentaires, et solidaires. Depuis le départ. Grands chercheurs, brillants sociologues, la transmission reste leur credo. Celui de transmettre leurs études et enquêtes sur les rapports de classe, la haute bourgeoisie, mais aussi l’homogamie, les élites sociales et la classe dominante. Un travail réalisé sans axiologie (postulat par lequel un bon savant ne devrait pas porter du jugement de valeur), basée sur une véritable critique vis-à-vis des injustices et des inégalités sociales et économiques “imposées” par l’oligarchie, cette classe qui capte toutes les richesses et le pouvoir, dans un néolibéralisme où tout est marchandise depuis la fin du XXe siècle. Le couple en a fait son combat. Par des écrits pointus mais agréables à lire. Par des textes qui multiplient les angles d’attaque, des entretiens sociologiques… Un puzzle géant qui permet à chacun de picorer et de comprendre l’ensemble des travaux du couple.

Plus que des sociologues, les Pinçon-Charlot sont des passeurs, des férus de travail et surtout des intellectuels d’une grande transparence. Des chercheurs qui montrent leurs hypothèses et les travaux réalisés, en toute sincérité. La sociologue se plaît à le rappeler : « Nous sommes les Tintin et Milou de cette farce tragique de la société.« 

Propos recueillis par Lény-Huayna Tible

Laisser un commentaire