Les petites histoires derrière la municipalité
Sortir de l’Union européenne ? Les habitants d’Audinghen, municipalité française la plus proche du Royaume-Uni, sont partagés. L’influence anglaise du Brexit, la crise migratoire et le vote d’une partie des villageois en faveur du Rassemblement national, parti politique au discours longtemps eurosceptique, ont progressivement soulevé la problématique. Reportage au cœur d’une cité de la Côte d’Opale tiraillée entre intégration européenne et « Frexit ».
Les rayons du soleil illuminent le rivage, les côtes britanniques ornent l’horizon. Audinghen, village français le plus près du Royaume-Uni, situé à 33 km de l’Angleterre, se réveille doucement. Tourné vers la Manche, depuis la fenêtre de la mairie, Marc Sarpaux scrute le large. L’édile de la cité côtière, sans étiquette politique, lance : « Nous avons un dicton ici : quand on voit les côtes anglaises, c’est qu’il va pleuvoir. Quand on ne les voit pas, c’est qu’il pleut. » La météo radieuse de ces derniers jours n’a pourtant pas ramené les touristes anglais à Audinghen. Depuis l’orage du Brexit conjugué à la crise du Covid, ces derniers peinent à revenir sur la côte d’Opale. Si proches de l’Angleterre, les Audinghinois s’interrogent à leur tour sur le « Frexit », spectre d’une sortie française de l’Union européenne.

Ce mardi matin, la place principale du village sonne creux. Seule la boulangerie est ouverte. Les habitants s’y croisent. Les discussions s’enchaînent. Deux jours après la réélection du Président Macron, un autre nom revient pourtant en bouche : celui de Marine Le Pen. Avec 53% des suffrages exprimés, la cheffe de file du Rassemblement national, parti nationaliste aux tendances eurosceptiques, est arrivée en tête dans la commune. Sur le parvis de la mairie, le drapeau européen flotte au vent aux côtés des affiches électorales de la candidate d’extrême droite. Le premier magistrat d’Audinghen en est convaincu : « Si elle est arrivée en tête, c’est en raison d’un vote sanction, pas d’adhésion. J’ai bien du mal à croire que l’idée véhiculée par les nationalistes de quitter l’Union européenne sur les mêmes bases que le Brexit soit appréciée à Audinghen. » L’édile réfute cette hypothèse. Quelques mètres plus bas, devant la boulangerie, l’idée fait pourtant parler.

Tiraillement et ralliement
D’une voix rauque, une habitante concède : « Les Anglais traînent jusqu’ici le Brexit derrière eux, comme un boulet. Ils ont même soufflé cette idée à certains d’entre nous. » Nadia Damiens, la vendeuse à la boulangerie, botte en touche : « Le Frexit ? Je ne sais pas. Je n’arrive pas à savoir si nous sommes vraiment intégrées à l’Union européenne. » Le débat est clivant. En 2019 déjà, cette notion d’intégration à l’UE avait tiraillé les Audinghinois lors des élections européennes. Résultat ? Là encore, le parti de Marine Le Pen est arrivé en tête du scrutin, sous la houlette d’un Jordan Bardella réputé pour ses nombreuses divergences avec l’Union européenne. Si Marc Sarpaux refuse de voir dans le vote lepéniste et nationaliste le rejet de l’identité européenne, ses administrés ne l’entendent pas de cette oreille.
« L’institution européenne n’a jamais résolu le problème »
Un habitant d’Audinghen
Une autre cliente embraye : « Au-delà de se sentir intégrés ou pas, je ne vois pas de réel impact de l’UE dans notre vie. Ne serait-ce qu’avec la circulation massive de migrants, l’institution européenne n’a jamais résolu le problème. » Au milieu des pains et des brioches, la commerçante hésite à trancher. Marine (encore une), attend son tour. Cette cliente regarde l’horizon et désigne le grand phare du Cap Gris-Nez, visible depuis le bourg : « Vous pensez vraiment que rien n’a été fait ? Le Cross (Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage) est constamment en relation avec les services de l’UE pour gérer ce phénomène migratoire. » Bénévole dans une association en soutien aux migrants, europhile convaincue, elle poursuit : « Depuis que les Anglais ne font plus partie de l’Union européenne, le phénomène de migration est encore plus important. »
Un maire europhile
Si une trentaine de kilomètres du bras de Manche sépare la France de l’Angleterre, un fossé bien plus grand s’est creusé entre des habitants d’Audinghen et leur identité européenne. « On voit les chiffres. Mais on n’en parle pas. Une des solutions est de rester soudés », souffle le maire, lui aussi europhile, élu en 2020 pour un troisième mandat consécutif. Le vent s’engouffre dans les différentes ruelles du village. Une putride odeur de marée et de mazout l’accompagne. « Encore une fois, ce sont les Anglais qui nous envoient tout ça », s’amuse une autre habitante, en discernant les sirènes des cargos. Une preuve irréfutable : le Royaume-Uni, même à l’extérieur de la frontière européenne, n’est finalement pas très loin.
Depuis le haut de la mairie, l’édile, tout sourire, n’a toujours pas décroché son regard de l’horizon. Il en est convaincu : « Cette fois, je pense que le beau temps devrait tenir jusqu’à ce week-end. » Histoire de contempler quelques jours la Manche, frontière entre deux pays si près, si loin…
Lény-Huayna Tible
