Eclairage public : Les villes face à la (trop) longue nuit

Le petites histoires derrière la vie municipale

La rue d’Antony, à Limoges, est un des principaux axes de la ville. PHOTOS L.-H. T.

Pour faire des économies d’électricité et donc budgétaires, ou pour des raisons écologiques, des Villes françaises dont Limoges (Haute-Vienne) et Mende (Lozère) ont opté pour l’extinction de l’éclairage public une partie de la nuit, dans certains quartiers. Parallèlement, vols et infractions en série se multiplient. Existe-t-il un lien de causalité ?

Des voitures entravées, des boites aux lettres ouvertes et des vélos dérobés. Dans le centre-ville de Limoges, au cœur du quartier d’Antony, entre l’avenue des Ruchoux et le boulevard Adrien Dubouché, vols et casses se multiplient. Les habitants sont désabusés. « Ca commence à faire beaucoup, peste Claudine, une habitante. On se lève le matin avec trop souvent des mauvaises surprises« . Ces actes volontaires et regrettables coïncident étrangement avec les mesures communales prises en 2019, lorsque le maire Emile-Roger Lombertie, alors en campagne, instaurait l’extinction de l’éclairage public de certains quartiers, de 23 h à 6 h. Pour des raisons écologiques et économiques, mais aussi « pour la santé et la préservation du sommeil des habitants« .

Si le lien de causalité n’est pas clairement défini par les autorités, qui ne cessent de maintenir leur volonté de faire des économies d’énergie et donc de dégraisser les factures, le voisinage enrage. « Nos deux voitures ont été ouvertes et des choses ont été volées« , confie la retraitée. Un homme a explosé les vitres pour dormir dans la voiture. » Le mari, Thierry, poursuit : « Pendant des mois, on nous a ouvert la boîte aux lettres pour récupérer le journal auquel nous sommes abonnés. » Ce couple de Haut-Viennois s’est même fait dérober un de ses vélos stationné dans la cours extérieure, pourtant protégée d’un mur, d’un grillage et de glycine. Un rapprochement est-il possible entre l’obscurité la plus totale et l’augmentation de ces actes de malveillance ?

« A Mende, les actes de délinquance ont lieu en journée »

Laurent Suau, maire de Mende

En Lozère aussi, à Mende, ville préfecture de 13 500 habitants, le nombre de vols et de dégradation est en légère hausse depuis quelques mois. Une augmentation parallèle aux mesures prises par la municipalité, identiques à celle de Limoges. Contrairement à la préfecture de la Haute-Vienne, le lien de causalité, déjà difficile à prouver, l’est davantage. Le maire, Laurent Suau, l’affirme : « Les actes de délinquance ont lieu la journée. Et s’ils ont lieu en plein nuit, ils sont réalisés sur des axes éclairés. » Des faits confirmés par les services de la police locale. L’hypothèse contredit donc un possible lien de causalité. Mais exclut également l’idée selon laquelle l’obscurité totale favoriserait la diminution d’actes de malveillance, voire d’accidents. Car, à Limoges ou à Mende, les actes sont là. Les chiffres le confirment. Les villes de Mende et de Limoges ? La première ne comprend « que » 13 500 habitants (sans agglomération) alors que la seconde abrite plus de 200 000 âmes (agglomération comprise). Des problématiques différentes, des enjeux diamétralement opposés. En clair, un monde d’écart.

Les faits malveillants augmentent

Emile-Roger Lombertie, premier édile de Limoges, n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet. Un membre de son cabinet de communication a toutefois apporté quelques précisions : « On ne peut pas dire que ces actes de vandalisme ont augmenté en raison de l’absence d’éclairage dans la nuit. Faire le lien est impossible ! » La police limougeaude, qui intervient rue d’Antony, constate pourtant l’augmentation de ces actes de vandalisme, sans toutefois en préciser les potentielles raisons. Les chiffres de la délinquance, en nette augmentation, sont pourtant là pour le confirmer. Mais là encore, les raisons pour expliquer l’origine, dont potentiellement l’absence d’éclairage dans la nuit, sont légions. Sur ce point, le maire de Mende a un avis bien précis : « Je pense que si quelqu’un décide de voler la nuit, il doit éclairer ce qu’il est en train de faire. Dans ce cas, il serait vu. Le contraire paraît difficile. Il serait vu à Mende alors dans une grande ville, je n’en parle même pas.« 

« Nous n’avions jamais eu de vols depuis notre arrivée, il y a onze ans »

Claudine, habitante de la rue d’Antony, à Limoges

Le voisinage de la rue d’Antony a-t-il été témoin de ces actes ? Claudine, la Limougeaude, remonte au créneau : « J’ai attendu une nuit dans la cour. J’ai surpris quelqu’un en train de vouloir s’introduire chez nous ou vandaliser une nouvelle fois notre boîte aux lettre. Je ne l’ai pas vu, il faisait noir mais je l’ai entendu partir en courant. » Les voleurs et casseurs seraient donc capables de voler en pleine nuit, sans être reconnus. Ou du moins repérés. Sans toutefois tomber dans la psychose, le couple de retraités en est persuadé : « Nous n’avions jamais eu de vols ou de casses depuis notre arrivée, il y a 11 ans. »

La police de Limoges confirme toutefois que des incidents peuvent se produire sans réel intension hostile ou volonté de nuire. Un officier du commissariat central a même évoqué l’hypothèse selon laquelle « les passants, en l’absence de visibilité dans le noir total, peuvent par exemple arracher un rétroviseur de voitures« . Ce type de dégradation aurait justement augmenté.

La même rue d’Antony, plongée dans l’obscurité à partir de 23 h.

En revanche, aucune intrusion chez l’habitant n’a pour l’heure est déclarée. Aussi bien dans la préfecture haut-viennoise que mendoise. Du côté de la Lozère justement, certaines personnes, principalement âgées, craignent paradoxalement l’arrivée de cet épisode. Leur doute ont été relayé par le maire de la commune. « On m’a fait part de certaines craintes, relate Laurent Suau. Mais ces mêmes personnes m’ont aussi interpellé sur l’éclairage public après s’être blessées en pleine en percutant une table chez eux tout en ayant oublié d’allumer leur propre lumière. »

Ces craintes peuvent-elles être génératrices d’insécurité ? Claudine et Thierry, les Limougeauds de la rue d’Antony, sont formels : « Factuellement, les actes malveillants sont en augmentation. Mais il ne faut pas tomber dans une société de la peur. » Une chose est sûre, le sentiment d’insécurité exprimé par les habitants du quartier est en nette augmentation.

Le choix du quartier en question

Malgré toute cette agitation et les supputations qui y sont associées, les riverains comprennent-ils cette mesure municipale ? Le maire de Mende acquiesce. Et de manière générale, aucune plainte n’a été déposée à la mairie mendoise. C’est une autre paire de manches du côté de Limoges. « On comprend la volonté de la municipalité de faire des économies de consommation d’énergie car cela concerne tous les échelons de la vie collective, concède le couple de la rue d’Antony. Encore faudrait-il être informés des choix stratégiques. » En parlant de choix, celui du quartier reste donc une réelle interrogation. Pourquoi certains d’entre eux sont-ils éclairés et d’autres non ? « C’est une rue où il y a beaucoup de passage. Les quartiers à côté sont allumés. On pensait qu’une lumière sur deux pourrait rester allumée dans toute la ville, notamment dans notre quartier, en deuxième couronne, admet Claudine. Au centre-ville, les boutiques et enseignes sont elles toujours allumées et toutes les rues aussi. »

C’est pas Versailles, ici !

Les choix des quartiers à Limoges n’auraient-ils donc jamais été communiqués aux principaux concernés ? Sur ce point, la Ville de Limoges n’a pas souhaité réagir aux sollicitations. Du côté de Mende, Laurent Suau précise : « Les axes qui traversent la ville sont ceux qui restent allumés toute la nuit. » Au maire de préciser : « D’ici peu de temps, tous les éclairages de la ville seront équipés de Led à basse consommation. On pourrait rapidement revenir à un éclairage total. » Des réponses concrètes également attendues par les riverains des quartiers limougeauds. Le couple de la rue d’Antony conclut : « Dans une ville comme Limoges, il doit sûrement y avoir aussi une alternative entre obscurité totale et éclairage comme à Versailles, non ?« 

Droit, recours, assurances… L’obscurité met des problèmes en lumière !

Selon le code des collectivités territoriales, il appartient au maire, au titre de son pouvoir de police, de signaler les dangers. L’éclairage public en constitue l’un des moyens. Les habitants auraient donc la possibilité de se retourner contre leur municipalité. Reste à prouver que ces vols ou tentatives d’infractions constituent un danger. La jurisprudence n’a pas véritablement tranché à ce sujet. Les recours pour les habitants sont possibles mais pour quelles finalités ? Aucun litige n’est à ce jour recensé dans un tribunal français.
Concernant les conditions de prise en charge des vols ou des conséquences d’actes malveillants, elles sont les mêmes que pour tout autre infraction. Les assurances prennent logiquement en charge les coûts liés à la dégradation du bien et au préjudice.

Lény-Huayna Tible

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