Pour lutter contre le désert médical dans le nord de la Lozère, la Croix-Rouge s’est dotée d’un nouveau bus itinérant afin de prodiguer des soins au plus près des populations isolées. Au-delà de l’aspect purement médical, c’est tout le processus d’accès et d’égalité aux soins, fondement de notre système de solidarité et de notre vie en société, dont il est question. Immersion, dans le “bus magique”, sur les routes des territoires reculés.
Quatre pneus, un volant, deux portières. Rien d’exceptionnel. Pourtant, le nouveau « bus magique » d’accueil santé social mobile (AcSS) de la Croix-Rouge, tout neuf et encore scintillant, porte bien son nom. “Nous l’avons reçu en début de mois, il va nous aider à faire de grandes et magnifiques choses. Grâce à lui, on va lutter contre le désert médical, fléau des campagnes, confie Claire Castagnier, médecin bénévole de la Croix-Rouge lozérienne.
Destiné à arpenter la partie nord et isolée de la Lozère, il va être le transport des équipes de soignants. Sa dimension magique ? Plus que la promulgation purement médicale et thérapeutique des soins, il s’agit de permettre l’accès direct à la santé dans des zones en prise au phénomène de désertification médicale, auquel n’échappe pas la Lozère. « La santé c’est un droit et donc un des fondements de notre société. Le vivre en communauté aujourd’hui, c’est bien l’égalité à l’accès aux soins”, affirme le médecin pédiatre, retraité. Pendant deux journées, ces mercredi 12 et jeudi 13 janvier, toute la magie du bus a longtemps opéré.
La mission
Le jeudi, 18 h 30 – Tout le monde est épuisé. Les visages sont tirés et marqués. Le remugle des produits désinfectants se dégage de l’arrière du véhicule. Le froid tétanise les membres de l’équipe médicale de la Croix-Rouge. La neige se met même à tomber. La journée terminée, les équipes de la Croix-Rouge sont prêtes à repartir.
Le bus est malheureusement en panne, à Saint-Chély, à son point de départ. Sa batterie électrique n’a pas été rechargée. “La technologie c’est beau, mais c’est mieux d’avoir une tête”, peste le médecin Claire Castagnier. Une fin de journée délicate. Depuis la veille, tout avait pourtant parfaitement bien fonctionné…
Comme dans la brousse
L’inauguration
24 heures plus tôt. Le mercredi, 18 h 30 – Claire Castagnier fait de grands gestes. Ni la pluie, ni le brouillard, et encore moins l’éblouissement des phares de voitures ne semblent en mesure de l’arrêter. Sur le parking du Foirail, à Mende, elle indique à ses collègues de la rejoindre. Les membres de l’équipe médicale de la Croix-Rouge, infirmières et aide-soignantes, se resserrent autour du pédiatre.
L’excitation est palpable. Tout ce petit monde associatif ajuste les gilets où est imprimé la Croix-Rouge, fanion de l’association, sur un fond blanc. Le bus, lui, est prêt à partir. Sa toute première sortie, depuis sa réception pour les équipes de la Croix-Rouge, début janvier.
Infirmières, médecins et autres bénévoles sont donc fiers de le présenter. « Nous l’attendions avec impatience », s’exclame Sophie Boulet, l’infirmière en charge de la vaccination, en le contemplant, ce jeudi matin. « Il est à nos couleurs, bleu et rouge. Il est donc beau, n’est-ce pas ? », plaisante Annick, une de ses collègues, après lui avoir asséné une petite tape amicale sur l’épaule. « Il est énorme ! J’avais décidé de le conduire mais en montant, je me rends compte que je n’arrive pas jusqu’aux pédales », ajoute encore le médecin pédiatre Castagnier, avant de glisser une petite anecdote : « Ça me rappelle quand j’étais médecin en Afrique, en Côte-D’Ivoire, et que je parcourais la brousse dans un bus pour prodiguer des soins aux enfants. »

Le chargement
Le mercredi, quelques minutes plus tard – Pas le temps de bavarder. Aussitôt inauguré, le matériel médical est chargé à bord du “bus magique”. Entre Langogne, Mende et St-Chély, l’équipe composée d’un médecin référent, le docteur Castagnier, trois infirmières, un responsable logistique et un chauffeur, entend répondre au besoin de vaccination face à la pandémie de Covid-19.
Ce médecin retraité, membre du comité de pilotage de la Croix-Rouge de Langogne, détaille une dernière fois son fonctionnement à ses collègues : « Deux fois par semaine, on se rendra avec le bus – elle le montre du doigt – dans un village pour aller au-devant des personnes en situation de précarité, de grande exclusion, en rupture avec le système de soins, sans couverture maladie, sans complémentaire ou en grande difficulté financière.
Le départ et les vaccins
Le lendemain matin, jeudi, aux alentours de 8 h – Le soleil se lève difficilement. Toute l’équipe de la Croix-Rouge est pourtant déjà sur le pied de guerre à Saint-Chély-d’Apcher, pour une nouvelle matinée de vaccination contre le Covid-19, après celles proposées les samedis matin à l’Hyper U de Mende depuis novembre. “Si beaucoup de personnes ne sont pas encore vaccinées en Lozère, en dehors de celles qui refusent le vaccin, c’est parce que les centres sont loin et qu’elles ne peuvent pas se déplacer”, concède Sophie Boulet, l’infirmière en charge de la vaccination.
La Croix-Rouge a donc vu les choses en grand : 200 doses de vaccin Pfizer, récupérées à la grande pharmacie de Mende quelques heures auparavant, sont prévues pour être administrées aux Lozériens du nord-est du département. Et le succès est retentissant : en quelques minutes seulement, une trentaine de ces doses sont injectées. Sophie se tourne vers sa collègue : “On a pensé à prendre du rab ?”

“Le désert médical sur leur visage”
Claire Castagnier, médecin retraitée
La stationnement
Le jeudi, 14h – La matinée passée à vacciner, c’est une toute autre mission qui attend l’équipe médicale de la Croix-Rouge. Fini la zone relativement urbaine, direction la campagne profonde. Le bus quitte Saint-Chély (5 000 habitants), les soignants à bord. “Rappelez-vous, c’est un bus pour rassembler. Un bus pour aider et un bus pour aimer.” Derrière les mots de la “patronne”, Claire Castagnier, se trame évidemment le spectre de la vie en société : “On va faire en sorte que tout le monde puisse prendre soin de sa santé. Rappelez-vous aussi, certains n’ont même pas de médecin traitant et ne peuvent pas se déplacer”.
Entre deux coups de sopalin imbibé de solution hydro-alcoolique sur la table médicale du bus, Sophie Boulet peste : “Les personnes en difficulté financière, ayant peu de ressources, sont les premières touchées par l’insuffisance de l’offre de soins. Ce n’est pas normal au XXIème siècle.” Après un premier arrêt dans le bourg d’Estables, l’équipe médicale arrive à Grandrieu. Sous les yeux ébahis des habitants, le bus traverse les petites ruelles de la cité lozérienne.
Accueillir, orienter, accompagner
Certains curieux s’approchent de la place centrale où stationne le véhicule blanc et rouge. Annick fait l’intermédiaire : “Nous sommes là pour vous permettre une meilleure couverture des soins médicaux et prévenir les pathologies. L’objectif est de réduire les inégalités géographiques de l’offre de santé. C’est un bus itinérant, nous sommes là pour vous accueillir, vous orienter et vous accompagner.” Les villageois, d’abord réticents, finissent par affluer. Le docteur Castagnier, entre deux patients, confie : “Regardez, on a l’impression qu’ils découvrent la lumière. Ils portent la misère médicale sur leur visage”.
Tout au long de l’après-midi, les équipes de la Croix-Rouge prennent en charge les villageois. Entre la réalisation de deux bandages, Annick lance : “Nous sommes là aussi pour faire de l’inclusion sociale. Ces gens ne voient pas grand monde, surtout en cette période de l’année.” Une octogénaire lui répond : « Ça fait trois mois que je ne reçois plus la visite de mon infirmière. Trois mois que j’attends de pouvoir avoir le renouvellement de mon pansement”.
Les réactions
Le jeudi, 11h. Trois heures plus tôt – Depuis deux heures, les patients se succèdent. L’injection des doses se poursuit. Pour le moment, aucune réaction allergique n’est constatée. Les seules réactions sont les commentaires positifs émanant des futurs vaccinés.
L’un d’entre eux, un agriculteur d’une cinquantaine d’années, embraye le premier : “Heureusement que vous êtes ici, aujourd’hui. Je ne me serais jamais fait vacciner dans le cas contraire. Les premiers centres sont à plus de 30 minutes de chez moi. L’État nous a abandonnés.” C’est surtout au cœur des villages les plus reculés que la mission du bus prend tout son sens : là où les médecins se font rares et où aucun centre de soin ou de vaccination n’a été mis en place.

Panser les plaies de la vie en communauté
La population
Le même jour, jeudi, plus tard dans l’après-midi – Les patients montent et descendent du bus. Un bus spacieux, qui tourne à l’électrique, chauffé, climatisé et éclairé. Un bus pratique, à la pointe de la technologie et surtout parfaitement équipé. Tout y est : une cabine pour remplir toute la paperasse administrative et une pour les soins de première nécessité, comprenant une table médicale et le matériel qui va de pair. « Ça va nous permettre de sortir de la routine, de l’alimentaire notamment, et de proposer autre chose, commente le médecin Castagnier. Mais nous ne faisons pas d’examens médicaux, sauf cas particulier. On ne pourra pas faire de prescription médicale, mais simplement des renouvellements. »
Des élus locaux viennent à la rencontre du bus. Un des adjoints à la mairie prend le temps d’enlever la buée de ses lunettes. Il scrute le bus, puis s’exclame : « C’est une bonne idée pour panser les plaies du désert médical.” Thierry Bideau, membre de l’Agence régionale (ARS) – financeur principal du bus est également sur place, pour louer l’implication des équipes de la Croix-Rouge et pour découvrir ce nouveau véhicule. Il indique : “Nous avons conscience des difficultés de plus en plus importantes rencontrées par les habitants pour se soigner. Ce bus est une première étape pour booster la démographie médicale.” Mais un projet insuffisant.
Claire Castagnier interrompt brusquement son soin : “Si nous ne sommes pas là, qui vient ? Nous sommes un maillon supplémentaire dans la chaîne de soins, très bien. Mais nous ne sommes pas censés être les premiers à intervenir.” L’administrateur de l’ARS se gratte la tête. Un échange houleux s’installe. Finalement, un Lozérien les coupe pour ramener un brin de calme et de sérénité : “On attendait le passage de médecins avec impatience. Vous êtes là, c’est le principal ».


La maison
Jeudi soir, 18 h 30 – La fatigue s’installe. Le froid pénètre dans tous les recoins à découvert et le gel gagne progressivement les extrémités. C’est pourtant le moment qu’a choisi l’équipe pour faire le bilan de la journée. Comment faut-il faire pour lutter contre cette désertification médicale ?
Le médecin bénévole Castagnier, membre du comité de pilotage de ce projet de bus ambulant, marque un temps d’hésitation, avant de se lancer : « Je ne sais pas… Inciter les jeunes médecins à s’installer ? Il y a des internes qui viennent quand même et qui accompagnent les médecins. Mais pas suffisamment sûrement. Il faut du renouveau et il faut que ça change. Comment lancer ce renouvellement ? Je ne suis pas aux manettes».
Une chose est certaine, l’équipe de la Croix-Rouge peut se réjouir de sa présence. Médecin d’expérience, dynamique, elle n’en reste pas moins impliquée et surtout déterminée. Même à 73 ans. Elle conclut : « Vous savez, quand on est médecin, on l’est toute sa vie. Il n’y a pas de médecin à la retraite. » Sous l’impulsion de ce docteur bénévole, les équipes de la Croix-Rouge tenteront désormais de passer les soins médicaux au vert, au plus près des Lozériens les plus isolés. Affronter les choses en face. Lutter contre le problème à la racine, panser les plaies du désert médical et de la vie en communauté.
Lény-Huayna Tible
